Entrevue avec Mathieu Gnocchini

Parlez-nous de vos origines

Je suis canadien de naissance, mes grands-parents paternels ont immigré au Canada dans les années 1920, « les années folles ». À cette époque, de grands bouleversements sociaux se sont produits : l’accentuation de la production et de la consommation de masse, l’élargissement des libertés individuelles, la diversification de la mode, etc. La Première Guerre mondiale venait de se terminer et le Monde était en effervescence. Ils quittèrent l’Italie à bord du «Julius Cesare»  remplis d’espoir et de rêves. Mes origines maternelles, quant à elles, sont françaises. Les « Messier » sont des pionniers, des coureurs des bois, des défricheurs, des agriculteurs, des artisans et des artistes qui contribuèrent à la naissance de la Nouvelle-France, du Bas-Canada et du Canada tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Je suis donc un beau mélange québéco-italien! Et du beau, il y en a partout dans le monde, mais pas autant qu’ici! (rire)

Comment avez-vous appris à composer avec ces origines diverses et parlez-nous de l’influence de ce mélange culturel dans vos créations?

La seule chose que je sais, c’est que mon côté italien est épuré, classique et recherche la méthode, tandis que mon côté québécois est plus osé et innovateur. Mais ce ne sont que des prétentions.  Je fais surtout de la recherche et j’essaie de ne pas comprendre!

Pourquoi recourir à une trame de fond historique?

Notre histoire est la fondation, la genèse de qui nous sommes. Cela est un peu cliché, mais pour savoir où aller, il est nécessaire de savoir d’où l’on vient. Cette trame de fond historique me permet de me souvenir que le confort d’aujourd’hui et le savoir-faire acquis au fil du temps sont les résultantes d’un travail difficile, de sacrifices et de persévérance. Tout cela réalisé par des hommes et des femmes venus de loin.

En fait, pourquoi NOC?

Mon père a toujours été un passionné de chevaux. Au cours de sa vie, il en a élevé et possédé des dizaines. Tous les rejetons issus de l’élevage familial portent le « patronyme » de Noc, et ce, depuis plus de 40 ans. J’ai côtoyé et je côtoie toujours des chevaux portant ce patronyme : Ian Noc, Dennis Noc, Mat Noc, et ainsi de suite. Jusqu’à aujourd’hui, plus de 200 chevaux ont porté ce nom. Voilà pour l’usage. En ce qui concerne la provenance, vous avez surement remarqué que « Noc » se retrouve dans Gnocchini! Tous les membres de ma famille se sont fait appeler par le diminutif Noc au cours de leur vie. C’est une marque qui véhicule nos valeurs familiales : la ténacité, la discipline, la créativité et l’amour du travail bien fait!

Quels sont les artistes qui vous ont inspiré au cours de votre vie?

Bruno Stallknecht, un ébéniste français qui tenait un atelier (Chez Castor) sur la rue Crémazie à Québec. Je trainais dans son atelier dès que je pouvais. J’y ai passé plusieurs heures à observer et à discuter des essences de bois; indigènes et exotiques.

Puis, un peu après, j’ai fait la rencontre de Patrick Piquet, un maître sellier français. Il m’a assis devant une machine à coudre et il m’a dit de peser sur la pédale. Depuis ce temps… (pause). J’aime observer les artisans travailler.

 

À quel âge avez-vous développé une passion pour la maroquinerie et quand avez-vous décidé d’en faire une carrière?

J’ai réalisé mon premier design d’objet à l’âge de 20 ans. Je ne savais pas que je faisais du design! Étant donné que j’ai joué au football durant mon secondaire et mon cégep, les spectateurs se plaignaient année après année que les bancs leur gelaient les fesses. Et bien, j’avais confectionné, avec une chambre à air de vélo, un coussin en tissus facilement gonflable qui pouvait se transporter et se ranger aisément.

Mon deuxième projet a été la confection d’une grosse lampe fixée à un corset élastique que je m’attachais au torse pour skier la nuit. Un peu comme la lumière d’un train! Je transportais la batterie dans un sac à dos.

Par la suite, je suis entré à l’université et je me suis intéressé à fond aux arbres, à leur bois, à leur peuplement, aux forêts et à leur écosystème.  J’adore les arbres.

C’est à ce moment que j’ai commencé « à travailler » le bois. Avec mon frère Simon, on s’était mis au défi de faire un agenda en bois. Le projet s’est complexifié de rencontre en rencontre et s’est transformé. L’introduction du cuir et des gens qui le travaillent m’a intrigué. Puis, j’ai réalisé l’étendue de l’utilité de la maroquinerie dans notre société.

Vers 2006, je savais que le développement de produits de maroquinerie était pour moi. C’est enivrant de créer des produits pour les autres, de vivre en utilisant ses propres produits, d’identifier des besoins et de mettre en œuvre les moyens pour confectionner l’article qui comblera ce besoin.

Vous avez effectué de multiples voyages sur plusieurs continents, en quoi ces voyages ont eu un impact sur vos créations?

Le design d’objet est associé à un ou des besoins et par conséquents ces derniers sont perçus différemment en fonction de l’histoire culturelle du pays et en fonction des habitudes de fabrication. Malgré la mondialisation des marchés qui effrite ces différences de fabrication, il y a des savoir-faire spécifiques à chaque pays qui persistent. Ce patrimoine est inestimable!

Aussi, les voyages me permettent de me rapprocher de l’objectivité et de développer un nouveau regard sur la réalité. Et j’essaie de résumer tout ça en quelques traits pour ne pas oublier cette lucidité car elle est éphémère!